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   Le Nouveau Cinéma, June 2001

Le coup de theatre de Kristin Scott Thomas

Françoise Delbecq

Elle joue « Bérénice » dans une mise en scène de Lambert Wilson

Au Festival d'Avignon, la star de cinèa internationale prend Racine à bras-le-corps.  Entretien avec une Britannique, française de coeur, qui a des alexandrins plein la tête.

On croyait Kristin Scott Thomas mariée pour toujours aux plateaux de cinéma. « Le Patient anglais », « 4 mariages et 1 enterrement »... des films à succés lui assurant une cote plus qu'appréciable sur la liste des stars les mieux payées de Hollywood.  Mais le confort n'est pas une profession de foi chez cette quadra élevée chez les soeurs, en Angleterre.  Kristin Scott Thomas aime le danger.  Et, sans que rien ni personne ne l'yoblige, elle relève un nouveau défi dans sa carrière : interpréter « Béréncen », l'un des plus grands classiques du répertoire français, comme au cours de théâtre de la rue Blanche, qu'elle a fréquenté il y a vingt ans, en arrivant à Paris.  Là où elle a rencontré Français Olivennes, étudiant en médecine, qui deviendra son mari et l'un des patrons de l'obstétrique.  Et puis, François Morel, Elli Medeiros... Ce retour aux planches est loin d'être anodin.  Comme si Kristin Scott revenait sur les traces d'un passé un peu oublié.  Saviez-vous, par exemple, qu'elle avait joué dans « Yes, peut-être », de Marguerite Duras, et « Terre étrangère », d'Arthur Schnitzler, aux Amandiers de Nanterre, avant que Prince ne flashe sur elle et ne lui confie le rôle féminin principal dans son premier film, « Under the cherry moon » ? En pleine répétition à la périphérie de Paris, nous l'avons rencontrée.  Radieuse et terrifiée.  Consciente des enjeux.  Mais si heureuse d'être là.

ELLE. Comment est né votre désir de revenir au théâtre ?
KRISTIN SCOTT THOMAS. Depuis un certain temps, l'envie de jouer au théâtre me titillait.  J'en parlais un peu autour de moi, sans me répandre de façon ostentatoire.  Et puis, comme tout se sait finalement très vite dans ce métier, les propositions ont commencé à affluer.  Cinq, puis six... Celle de Lambert Wilson a fait tilt, surtout quand j'ai appris que Didier Sandre allait être mon partenaire. On avait déjà joué ensemble dans «Terre étrangère» de Schnitzler, aux Amandiers de Nanterre, sous la direction de Luc Bondy, avec Bulle Ogier et Michel Piccoli.  J'étais toute jeune et je n'avais qu'une phrase à dire... J'étais très impressionnée par cette pléiade d'acteurs et, je m'en souviens, je ne ratais aucune répétition.  J'étais là, tapie dans un coin, à les observer, à apprendre.  Evidemment, j'étais loin de penser qu'un jour je jouerais « Bérénice » dans des costume de Christian Lacroix !

ELLE. Rue Blanche, votre premier désir devait être de faire du théàtre plutôt que du cinéma.. Pourquoi n'avez-vous pas persévéré dans cette voie ?
K.S.T. Prince a été le grand agitateur.  S'il ne m'avait pas engagée dans son film « Under the cherry moon », ma carrière aurait été tout autre.  Mes films m'ont beaucoup apporté.  Mais, au fond de moi, je sentais comme un manque, une légère frustration.  Je me disais : « Il y a quelque chose qui ne va pas ! »

ELLE. Y a-t-il pour vous une différence fondamentale entre théàtre et cinéma ?
K.S.T. J'ai l'impression que pour la première fois de ma carrière j'ai le droit de dire ce que je pense ! (Rire.) Le travail d'équipe me comble.  Mais, physiquement, c'est crevant.  Parfois, je hurle, tellement c'est difficile.  Au cinéma, on opère différemment.  Il s'agit souvent d'un travail à trois : le texte, l'acteur et le metteur en scène ; accessoirement, la caméra.  Ici, en compagnie de Lambert Wilson et de Didier Sandre, je me rends compte que les discussions complètent et enrichissent notre mètier.

ELLE. Avez-vous quelque apprèhension à interpréter ce rôle somptueux, incarné par tant de grandes comédiennes ?
K.S.T. La peur est un moteur qui me fait avancer.  Je dirais même que le danger m'attire.  Je suis persuadée que les gens vont avoir des réserves à venir écouter une Anglaise réciter du Racine... Je m'attends à tout.  On va me qualifier de prétentieuse.  Je m'en moque.  A partir du moment où je vis cette expérience comme un engagement.  Je ne suis pas qu'une tête d'affiche dans la distribution.  Je me donne à fond.  En même temps, il faut relativiser.  « Bérénice », je la découvre, j'ai un regard neuf sur la pièce.  Je n'ai jamais été assise sur un banc d'école en train de réciter :
« Que le jour recommence et que le jour finisse
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ! »
Je ne suis pas comme vous, les Fançais, qui connaissez tout par coeur.  Les critiques en feront une affaire culturelle, c'est évident.  Autour de moi, quand j'en parle, mes amis français me plaignent et crient : « Ouille, ouille, ouille ! Bérénice, c'est difficile ! » En tant qu'actrice responsable, j'assume mon choix.

ELLE. Dans le film « Un été inoubliable », de Lucian Pintilié, vous jouiez en roumain. Est-ce qu'apprendre à mémoriser un texte en français et en alexandrins est aussi compliqué ?
K.S.T. Ça n'a rien à voir ! En roumain, je ne comprenais vraiment rien.  Je vis en France depuis une vingtaine d'années, et je pense m'exprimer dans un français à peu près correct.  Pour l'instant, je retiens mon texte sans trop de difficultés. (Elle fait un signe de croix.) Il m'arrive de faire les cauchemars de tous les acteurs : je ne connais plus mon texte, c'est le trou, ou bien je répète indéfiniment la même phrase.  En me réveillant je pense : « Et dire que je m'attaque au mont Blanc alors que je ne suis même pas passée par la case rochers de la forêt de Fontainebleau... »

ELLE. Est-ce que Bérénice vous prend la tête ?
K.S.T. Je crains que oui.  Je peux faire la différence avec mes rôles au cinéma, où j'ai appris à ne pas entrer dans mon personnage tant que je ne suis pas devant la caméra.  Une partie de mon cerveau est ailleurs.  J'arrive toujours à me distraire entre les prises, une attente qui peut s'avérer interminable.  Alors, je raconte des blagues et, après, j'éclate en sanglots.  Ça me soulage.  Je me vide émotionnellement pour me ressourcer très très vite.  Comme si je vomissais mon personnage, refusant qu'il vive à 100% en moi et me fasse du mal.  Une façon de se protéger. Avec « Bérénice », il ne va pas y avoir d'attente, pas de temps mort.  Le personnage va m'obséder.

ELLE. Votre troisième enfant, George, a 10 mois.  Allez-vous l'emmener avec vous à Pergignan et à Avignon ?
K.S.T. Non, car j'ai trop besoin de concentration.  Le petit George, son frère et sa soeur seront bien plus heureux à la campagne que dans les coulisses d'un théâtre.

ELLE. Il y a un an, vous avez créé votre maison de production.
Pour quelle raison ?
K.S.T. J'ai décidé de prendre ma destinée artistique en main.  De m'impliquer davantage dans le scénario, de trouver le metteur en scène, bref de construire un film.  Pour l'instant, j'ai deux projets d'adaptation de livres anglo-saxons.  Aux Etats-Unis, cette pratique devient monnaie courante.  Je ne connais pas un seul acteur qui n'ait pas monté sa boîte de prod. Les studios de Hollywood sont devenus une telle industrie que, si on veut faire quelque chose de plus artisanal, du sur-mesure, on n'a pas d'autre choix que de le faire soi-même.

ELLE. Regrettez-ous que les cinéastes français fassent
si peu appel à vous ?
K.S.T. Ils ne savent pas où me classer.  Je représente une énigme à leurs yeux.  Ça m'attriste parce que j'ai l'impression qu'une porte restera toujours fermée pour moi ici.  Alors que j'aime profondément ce pays.

« Bérénice ». Estivales de Perpignan, du 7 au 9 juillet.
Tél. : 08 20 07 20 20. Festival d'Avignon, cloître des Carmes,
du 17 au 26 juillet.  Tél. : 04 90 14 14 14.
Reprise à Paris, Théâtre national de Chaillot, du 19 septembre au 28 octobre. Tél. : 01 53 65 30 00

  
 

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