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Le Nouveau Cinéma, June 2000
La reine KristinGaillac-Morgue
Dans «Il suffit d'une nuit», Kristin Scott Thomas est égoïste, vaniteuse et bourrée de défauts. Loin de ses rôles de femme romanesque, sensuelle et désirable. Le Nouveau Cinéma: Vous avez atteint un statut de star internationale. Quelles ont été les étapes déterminantes de votre ascension? Kristin Scott Thomas: Au départ, il y a une base acquise au Centre de la Rue Blanche, à Paris. D'excellents professeurs m'ont appris à avoir une exigence, une curiosité pour différents auteurs, à passer de Shakespeare à Duras, une très belle langue pour apprendre le français. Sans cette formation, je me serais sans doute très vite satisfaite d'un certain cinéma américain... J'ai appris à tirer un enseignement de chaque expérience. J'ai débuté dans «Under The Cherry Moon» de Prince, une sorte de BD filmée. Le scénario était au ras des pâquerettes, il y avait pourtant mille petites choses à apprendre. LNC: Dans votre filmographie, on trouve quelques perles comme cette apparition sexy dans «Agent trouble» de Jean-Pierre Mocky... KST: Avec des petites lumières clignotantes sur les seins! A cette époque, tout le monde voulait tourner avec Mocky. C'était rigolo parce que j'avais encore un petit air innocent et Mocky en a joué. Je n'étais pas ce type d'Anglaise que l'on voit dans les films de Mike Leigh! LNC: Vos choix sont surprenants. Après le succès de «4 Mariages et un enterrement», de Mike Newell, vous tournez «Un été inoubliable» du Roumain Lucian Pintilie. KST: Malheureusement, le film de Pintilie, présenté à Cannes en 1994, n'a pas eu la carrière qu'il méritait. Le film montrait l'assassinat de villageois bulgares à la frontière roumaine. Le soir, en regardant sur CNN ce qui se passait à une centaine de kilomètres de là, pour la première fois, j'ai pris conscience que mon métier implique certaines responsabilités. Le choix d'un film est un acte responsable. LNC: Qu'avez-vous appris des différents metteurs en scène qui vous ont dirigée? KST: Certains sont très directifs comme Minghella, d'autres vous laissent faire. Polanski, j'en rêvais! Les premiers jours, sur le tournage de «Lune de fiel» il ne m'a pas dit un seul mot, j'étais désespérée... Puis il m'a avoué qu'il n'avait rien à me dire puisque je faisais exactement ce qu'il voulait! Redford et Pollack cherchent une efficacité immédiate. Il faut que le public aime le personnage et entre tout de suite en empathie avec lui. Moi, je préfère laisser flotter une certaine ambiguïté. LNC: Robert Redford vous a dirigée dans «L'homme qui murmurait à l'oreille des chevaux» Comment est-il? KST: Redford a des états d'âme en tant que créateur, mais sinon c'est la machine hollywoodienne qui fait son métier. Les sommes in-vesties dans un film américain sont terrifiantes, on sent qu'on est une toute petite chose dans une énorme entreprise. LNC: Dans «Il suffit d'une nuit» votre personnage est très ambigu, à la limite antipathique, au début. KST: J'adore ça. Philip Haas m'avait déjà dirigée dans «Des anges et des insectes» où je jouais une femme qui, au début, se montrait rêche, rabat-joie, puis le personnage évoluait. Ces dualités donnent plus de complexité et d'imprévisibilité au personnage. LNC: «Il suffit d'une nuit» est adapté d'un livre de Somerset Maugham. Un des points forts du romancier est de rendre ses personnages attachants, malgré leurs erreurs ou leurs défauts. KST: Oui, comme dans «Servitude humaine», on ne peut s'empêcher d'aimer le personnage principal qui commet pourtant des actes épouvantables. «Il suffit d'une nuit» m'a séduite pour ces mêmes raisons. Mon personnage est une femme bourrée de défauts, égoïste, vaniteuse, mais on aime justement ce débordement d'humanité, cet «humain trop humain». LNC: Elle se donne à un jeune inconnu, le temps d'une nuit... KST: Drôle de femme! Avant de se résigner à épouser sir Edgar (James Fox), un vieux monsieur riche qu'elle n'aime pas, elle s'offre une dernière séduction avec un pauvre jeune homme, pour se venger du désir qu'elle éprouve pour un troisième, Rowley Flint (Sean Penn)! C'est un acte autodestructeur. Cette espèce d'acte «charitable» de se donner à ce jeune homme lui offre une garantie de sainteté, en fait c'est extrêmement égoïste. Mais ses doutes, ses allers et retours de l'un à l'autre avant de faire son choix sont empreints de passion, comme dans la vie... LNC: Sean Penn vous gifle violemment; vous appréhendiez cette scène? KST: Pas vraiment. C'est étrange, Sean Penn est un acteur extrêmement instinctif, il s'investit énormément dans son rôle et, en même temps, il a une technicité incroyable. Lui, il fait semblant de me gifler et on y croit; en revanche, moi, pour que ce soit crédible, j'ai dû le gifler vraiment! LNC: Comment préparez-vous un rôle? Vous allez à sa rencontre, vous le laissez venir à vous? KST: Le rôle appartient-il à l'acteur ou l'acteur appartient-il au rôle? Vaste question... Parfois, j'ai le sentiment de connaître intimement un personnage. Parfois, tout est à découvrir. LNC: Vous incarnez des femmes romanesques, sensuelles, désirables... Vous seriez tentée par un contre-emploi? KST: J'ai très envie de jouer une meurtrière, une garce, une alcoolo... En même temps, je me méfie terriblement du showing-off. Il n'y a rien de plus barbant que de sentir la performance d'un acteur. Sitôt qu'on voit le travail, il n'y a plus d'émotion. On me propose des personnages qui répondent à l'image que les gens se font de moi, ce serait tentant d'aller dans un contre-emploi pour cas-ser les préjugés. La sagesse serait de le faire progressivement, dans un petit rôle, avec énormément d'humilité... Mais peut-on demander à une actrice d'être humble et effacée?
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